La réforme scolaire 2016, expliquée par Jean Sévillia

Extrait de http://www.jeansevillia.com/les-naufrageurs-de-lecole/

 

Deux projets distincts se télescopent. Il y a d’abord la réforme du collège, approuvée par le Conseil supérieur de l’éducation et présentée le 10 avril, qui entrera en vigueur à la rentrée 2016. Celle-ci préconise de laisser 20 % d’autonomie aux établissements dans l’exécution des programmes, et prévoit l’instauration d’« enseignements pratiques interdisciplinaires » (EPI), qui mêleront élèves et professeurs de plusieurs matières, affichant l’intention de décloisonner les disciplines, de susciter l’inventivité pédagogique et d’éveiller l’intérêt des élèves.


Dans cette perspective, le latin et le grec perdront leur statut de matières à option pour rejoindre celui des enseignements interdisciplinaires. Najat Vallaud-Belkacem argue dès lors que 100 % des élèves seront amenés à faire du latin, puisque les langues anciennes ne seront plus optionnelles, mais obligatoires comme tous les EPI. Un raisonnement hypocrite, selon les adversaires du projet, qui soulignent que le temps dégagé pour les enseignements pratiques interdisciplinaires (trois heures par semaine) s’impute en réalité sur les matières déjà obligatoires. En d’autres termes, un professeur de lettres latiniste ou helléniste devra s’entendre avec son collègue professeur d’histoire, par exemple, afin de glisser du latin au milieu de l’étude de la Rome antique ou du grec dans un cours sur la démocratie athénienne. N’étant plus des disciplines en tant que telles, le latin et le grec, sans horaires propres, sans vrai programme et laissés au bon vouloir des chefs d’établissement, sont donc voués à disparaître des collèges dans la plupart des cas. Quand on sait que seulement 19 % des élèves de cinquième font du latin, contre 25 % en 1996, il s’agit d’une mise à mort organisée.

 

 

     Dans le cadre de sa réforme du collège, Najat Vallaud-Belkacem a également annoncé la quasi-fin des classes bilangues qui avaient été créées, en 2005, afin de permettre aux élèves d’étudier deux langues vivantes dès la sixième, ainsi que la suppression des classes européennes où l’apprentissage de ces mêmes langues est intensif. En cause, le caractère minoritaire (traduire « élitiste ») de ces filières. Désormais, tous les élèves aborderont la deuxième langue en cinquième, et non plus une minorité en sixième et le plus grand nombre en quatrième. Alors que seulement 6,5 % des collégiens de sixième choisissent l’allemand en première langue et 14,6 % en deuxième langue (en quatrième), les adversaires de la réforme, essentiellement les germanistes, montrent, statistiques à l’appui, que les classes bilangues anglais-allemand ont permis d’augmenter significativement les effectifs des collégiens apprenant l’allemand, soit 11 % des élèves de sixième. Ancien Premier ministre et ancien professeur d’allemand, le socialiste Jean-Marc Ayrault s’est fendu d’une lettre ouverte à Najat Vallaud-Belkacem dans laquelle il lance un avertissement : « La réforme du collège aura pour conséquence la disparition de nombreuses classes bilangues (…) qui ont permis à l’allemand de rester la troisième langue vivante enseignée en France », enseignement qui se situe « au coeur de la coopération franco-allemande. » La soixantaine de députés du groupe d’amitié France-Allemagne ont de même pris position contre la réforme, tandis que l’ambassadeur d’Allemagne en France, Suzanne Wasum-Rainrer, discrètement missionnée par Angela Merkel, a demandé un rendez-vous à Najat Vallaud-Belkacem, afin d’obtenir des éclaircissements sur un projet dans lequel Berlin discerne une partielle remise en cause d’accords franco-allemands datant du traité de l’Elysée de 1963. La ministre assure que son « ambition » est de « développer » l’allemand, au prétexte que le nombre de postes de professeurs mis au concours a augmenté, et que les classes bilangues seront maintenues pour les élèves ayant commencé l’allemand en primaire. Malheureusement, rétorquent les adversaires de la réforme, les professeurs des écoles susceptibles d’enseigner l’allemand sont rarissimes.


La question des programmes d’histoire a ouvert une troisième polémique, mais le sujet ne tient pas à la réforme du collège. Ce n’est pas le ministère mais le Conseil supérieur des programmes (CSP), instance indépendante instituée par la loi de 2013 et composée d’experts, d’enseignants et de parlementaires de gauche comme de droite, qui a rendu publics, le 13 avril, ses projets de programme. Des programmes sur lesquels les enseignants sont amenés à donner leur avis au cours d’une consultation qui a commencé le 11 mai et s’achèvera le 12 juin. Dès la mi-avril, Le Figaro avait relevé « les perles de la «novlangue» pédagogiste » dans les programmes d’éducation physique et sportive qui nomment une piscine « un milieu aquatique profond standardisé » et où courir se dit « créer de la vitesse ». Mais au même moment, les boucliers se levaient contre les nouveaux programmes d’histoire, la contestation étant soutenue par des historiens prestigieux, pourtant pas tous de la même tendance politique, de Patrice Gueniffey à Pierre Nora.


Najat Vallaud-Belkacem a tenté de calmer le jeu en soulignant que les programmes n’étaient qu’un projet. Il convient certes d’être prudent en attendant d’avoir de ceux-ci une vision définitive, mais nul ne s’attend à ce que l’architecture générale prévue par le Conseil supérieur des programmes soit radicalement modifiée. Il importe, à cet égard, de saisir une subtilité qui donne toute son importance à une question apparemment technique. Le CSP, en effet, afin de simplifier un enseignement d’histoire au contenu jugé encyclopédique, a décidé de laisser aux professeurs une part de liberté. Le programme proposé pour les collèges distingue par conséquent des intitulés « obligatoirement étudiés » et d’autres « traités au choix de l’enseignant ». C’est ici que le bât blesse car la répartition entre ce qui est obligatoire et ce qui est optionnel trahit les arrière-pensées – conscientes ou inconscientes, explicites ou implicites – des concepteurs des programmes.

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Enseignement de l'allemand au collège : l'ambassadeur d'Allemagne en France est inquiet

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Alain Finkielkraut : « L’école des savoirs cède sa place à l’école de la thérapie par le mensonge. »

Dans un entretien vivifiant donné au "Figaro", celui que Najat Vallaud-Belkacem range parmi les "pseudo-intellectuels" revient sur la réforme du collège et livre ce qui n'a rien d'une pseudo-analyse. Bien au contraire. En termes extrêmement clairs, il explique pourquoi cette réforme n’est "ni conservatrice ni destructrice" mais tout simplement "destructrice" et en quoi "sa fureur anti-élitiste déloge la République de l’école".

Pour Alain Finkielkraut, il convient de bien marquer la différence entre l’égalité des chances, que doit assurer autant que faire se peut l’école républicaine, et la réussite de tous, qu’il assimile à « l’ordre de la charité où règne l’amour universel. » En promettant la réussite pour tous, l’école moderne, explique-t-il dans un entretien long et dense au Figaro, « baisse continuellement le niveau d’exigence afin de ne pas déroger à son serment. » Cette lutte acharnée contre les inégalités a donc pour résultat désastreux de « déloger la République de l’école qui porte encore son nom. »

 

« Les nouveaux programmes, regrette-t-il par exemple, ne se préoccupent absolument pas de faire aimer la France. Ils appliquent à la lettre le dogme de la critique sociale : le mal dans le monde résulte de l’oppression ; c’est l’inégalité qui est la source de toute violence. Le fanatisme islamique, autrement dit, est le produit de la malfaisance coloniale et de sa continuation postcoloniale ». Au lieu de forger l’esprit critique des collégiens, ces derniers ont donc, en guise de formation, « un endoctrinement aussi précoce que possible. » La « présentation embellissante de la religion et de la civilisation musulmanes » serait, pour le philosophe, un exemple criant de cette idéologie assénée aux élèves car « il ne s'agit pas simplement d'imposer l'étude de l'islam, mais de lutter contre l'islamophobie ». En somme, résume-t-il, « on ne veut plus les instruire, mais les édifier afin de les rendre meilleurs. » L’enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions…

 

Si « l’école des savoirs cède sa place à l’école de la thérapie par le mensonge », elle cèderait également aux sirènes de l’immédiateté, de l'instant présent, du prêt à consommer : ainsi, pour Finkielkraut, l’interdisciplinarité promue par la réforme « néglige le besoin vital du passé et va au plus facile : les sujets d’actualité. Au lieu d’enseigner le goût des belles choses, elle suit, docilement, le goût du jour. » Et l'essayiste relève un paradoxe de taille : « Ceux-là mêmes qui professent avec ostentation le culte de l’Autre combattent sous le nom de l’ennui ce grand dépaysement qu’est la fréquentation des chefs d’œuvre du passé. » On enferme donc les élèves dans leurs goûts, à la manière des algorithmes de Google, Youtube, Spotify ou encore Netflix, qui remplacent la recherche et la découverte de l'internaute par un système pernicieux de recommandations personnalisées… Pourtant, les grands auteurs du passé ont un message important à transmettre à notre temps : « C’est qu’il y a autre chose que lui-même : d’autres mots, d’autres formes, d’autres visages. » Ainsi, « ce temps qui se prétend si ouvert ne veut rien savoir. »

 

C’est pourtant ce « grand dépaysement », qui permettait aux élèves de « se quitter, de rechercher la profondeur dans la figure de l’éloignement », qui est en passe d’être anéanti, sous couvert de lutte contre les inégalités et de démocratisation. « La culture générale est détrônée au profit d’une culture commune faite de tout ce dont le jeune a besoin pour s’orienter dans son environnement ». Résultat, pour Finkielkraut le constat sans appel : « La réforme proposée par Najat Vallaud-Belkacem n’est ni conservatrice hélas – qu’est-ce qu’enseigner sinon transmettre ce qui mérite d’être conservé — ni progressiste, mais destructrice. »

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Jean-Pierre Elkabbach à N.Vallaud-Belkacem : « Vous êtes accusée d'avoir mis le feu à l'école, qui à son tour met le feu à toute la société. »

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Des enseignants sur le terrain décrivent la réforme 2016. Plein d'infos précieuses sur les EPI notamment

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Mara Goyet, professeur d'histoire : « Les élèves ne suivent vraiment bien en cours que de 9h à 11h [...] Le collège unique devient une utopie ! »

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Une réforme qui se moque de l'interdisciplinarité

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