Lettre ouverte aux candidats à l’élection présidentielle pour sauver la science à l'école, par l'astrophysicien Jean Audouze

L'astrophysicien Jean Audouze publie une lettre ouverte aux candidats à la présidentielle sur le site de Sciences et Avenir pour que la science et l'environnement ne soient pas absents des débats de 2017.

A propos des programmes dont on prend connaissance actuellement ici ou là, il n’est question que de considérations morales ou économiques : libéralisme ou protectionnisme, tentatives de lutte contre le chômage, suppression de postes de fonctionnaires, allongement ou maintien du temps légal de travail, recul ou non de l’âge de la retraite, augmentation de la TVA, allégement des impôts directs, suppression éventuelle de l’ISF, réforme de la protection sociale… Je suis frappé par leur cécité et leur mutisme, au sujet de l’environnement, de l’éducation et de la recherche. J’espère que d’autres que moi, plus qualifiés que moi dans le domaine de l’environnement, élaboreront ce qu’il convient de rappeler à tous ces candidats présents ou futurs (je dis bien tous) concernant sa protection et la lutte contre les désordres climatiques.

 

Le niveau en mathématiques et en sciences des élèves français baisse de façon dramatique

Je veux dire ici ma surprise devant le silence assourdissant qui suivit l’annonce faite en février 2014 des résultats de l’enquête PISA (le programme international pour le suivi des acquis des élèves, organisé par l’OCDE). La France occupait alors la 18e place sur les 34 pays de l’OCDE ayant fait l’objet de ce classement. Le 29 novembre 2016, on apprend les résultats d’une étude des capacités des élèves de CM1 de près de 50 pays menée par l’Association internationale pour l’évaluation de la réussite éducative (IAE). Celle-ci montre que les petits français de l’âge de dix ans sont bien moins bons en mathématiques et en sciences que les enfants du même âge vivant dans la plupart des autres pays. Ce n’est pas le cas de cinq pays d’Asie (Singapour, Hong Kong, Corée du Sud, Taïwan et Japon) qui sont à la tête du classement établi par l’IAE. Une étude complémentaire démontre aussi que le niveau moyen des collégiens en mathématiques et en sciences continue à baisser de façon très préoccupante.

 

Le système éducatif français est actuellement incapable à répondre à cette situation

 

Les raisons de cette incapacité sont nombreuses, je me borne à en rappeler trois :

  1.  La réforme du collège décidée par le présent gouvernement est fondée sur un égalitarisme nocif qui vise à abaisser le niveau de l’enseignement dispensé pour s’assurer qu’au moins 80% d’une classe d’âge quittera le lycée avec le bac. L’ascenseur social que représentait l’école jadis est « grippé » parce que l’effort intellectuel est trop souvent banni au lieu d’être encouragé.
  2. Pour constituer la documentation nécessaire à la préparation d’un ouvrage sur la matière dans tous ses états, je me suis procuré les manuels de physique et chimie des classes de 5e, 4e et 3e : pour dégouter les collégiens de ces deux matières, la responsabilité des éditeurs de ces livres est évidente mais, selon moi, le mal réside plutôt dans la conception même des programmes qui ne cherchent pas à susciter la curiosité et l’intérêt des élèves.
  3. Au risque d’être politiquement incorrect, je maintiens, comme tous mes collègues, que l’absence de sélection à l’entrée de l’Université est une mesure démagogique qui condamne à l’échec les étudiants qui vont emprunter une filière qui ne leur conviendra pas. A ce propos, mes amis qui enseignent la physique en première année de la licence spécialisée me disent qu’ils sont obligés de reprendre alors tout ce qui aurait dû être appris au lycée.
  4.  

Les mathématiques et la recherche publique françaises sont parmi les meilleures au monde

 

Avant d’exhorter ceux qui ont l’ambition et la prétention de diriger le pays au cours des cinq prochaines années à proposer un plan Marshall pour l’éducation des jeunes et la survie de la recherche scientifique française, je me dois de rappeler qu’aujourd’hui l’école mathématiques française demeure l’une des meilleures au monde en nombre de médailles Fields, que la physique et la chimie, ainsi que la biologie et la médecine de notre pays obtiennent actuellement des résultats remarquables, que le CNRS se classe maintenant au deuxième rang mondial en termes de publications. Mais, hélas, il y a fort à parier que dans une dizaine d’années tous ces succès présents appartiendront à un passé qui sera révolu. Il n’y a pas de mystère quant à la qualité présente de la recherche scientifique française et celle de ses ingénieurs : durant la Révolution de 1789, quelques savants particulièrement clairvoyants tels que Gaspard Monge ou François Arago ont mis en place le système des grandes écoles (Polytechnique, Normale Supérieure….) qui maintient encore aujourd’hui (mais pour combien de temps ?) l’excellence de leurs élèves en mathématiques et en sciences. Puis ce fut Jean Perrin, prix Nobel de Physique 1926 qui, lors de son passage dans le gouvernement du Front Populaire, « inventa » le CNRS. Aujourd’hui, comme cela est démontré par la publication rappelée au début de cette lettre des classements internationaux, nous nous trouvons au bord d’une immense catastrophe nationale.

 

Quelques suggestions

 

Sans que ce soit une condition suffisante pour éviter ce désastre – j’évoque maintenant certaines pistes de réflexion à l’attention du système éducatif - j’ose espérer que dans les programmes des futurs candidats à l’élection présidentielle – au moins celui du futur Président de la République – le sujet de l’éducation et de la recherche scientifique sera abordé avec intelligence et pragmatisme. Pour me limiter à quelques évidences :

 

  1. Comme cela a été bien affirmé dans une récente tribune au Monde signée par les scientifiques français les plus éminents (Prix Nobel…), la recherche publique française a besoin de moyens humains et budgétaires – la seule façon de s’attaquer effectivement au problème du chômage est de favoriser la recherche fondamentale dont les résultats conduisent à l’innovation qui est le moteur indispensable à la création de nouveaux emplois.
  2. Je reviens sur l’idée d’un plan Marshall concernant le système éducatif français avec l’élaboration d’une loi de programmation sur 5, voire 10 ans et qui apporte des solutions concrètes aux paramètres majeurs et fixe des objectifs clairs : il n’est pas nécessaire de multiplier le nombre d’enseignants – il faut réformer leur statut en améliorant leur sélection, en élaborant des plans concrets de formation initiale et continue, en les rémunérant à des niveaux bien supérieurs à ceux qui prévalent actuellement, compte tenu de l’importance de leur mission et en remplaçant ce système actuel d’inspection dépassé et inefficace par des mécanismes d’accompagnement appropriés en leur témoignant la confiance qui les aidera à accomplir leurs missions essentielles et complexes. Concernant les chefs d’établissements qui doivent être également bien choisis et formés à leurs missions, il convient de les responsabiliser et de les doter des pouvoirs nécessaires à l’accomplissement de leurs tâches à la tête de structures beaucoup plus autonomes que maintenant.
  3. Les moyens budgétaires dont disposent les écoles, les collèges et les lycées sont généralement insuffisants. On voit donc que l’affichage, sans réflexion préalable, d’une réduction du nombre de fonctionnaires (que sont les enseignants et les chercheurs) et une réduction des budgets de l’éducation nationale et de la recherche va à l’encontre du maintien et si possible de l’augmentation des capacités de progrès dans ces deux domaines essentiels à notre avenir.

 

Pour conclure, je forme le vœu que celui ou celle qui sera élu(e) pour présider pendant cinq ans aux destinées de notre pays proposera pour se faire élire un programme contenant des mesures précises propres à renverser la tendance actuelle ou future d’une baisse de la qualité de l’enseignement et de la recherche en France. Au moment où il constituera son gouvernement, j’espère aussi qu’il saura choisir des personnalités aptes à faire progresser ces deux domaines, en concertation avec leurs administrations et l’ensemble des enseignants, des chercheurs, de leurs syndicats dont on redéfinira mieux le rôle et les missions, en éliminant toute forme de co-gestion qui conduit à l’impuissance et à la démagogie et de nous tous qui sommes les « usagers » de ces services publics essentiels pour notre avenir.

 

Le 5 décembre 2016

Lettre ouverte de l'Académicien Jean D'Ormesson au Président de la République, 8 mai 2015

Monsieur le Président de la République,

 

Plus d’une fois, vous avez souligné l’importance que vous attachiez aux problèmes de la jeunesse, de l’éducation et de la culture. Voilà que votre ministre de l’Éducation nationale se propose de faire adopter une réforme des programmes scolaires qui entraînerait, à plus ou moins brève échéance, un affaiblissement dramatique de l’enseignement du latin et du grec et, par-dessus le marché, de l’allemand.

 

Cette réforme, la ministre la défend avec sa grâce et son sourire habituels et avec une sûreté d’elle et une hauteur mutine dignes d’une meilleure cause. Peut-être vous souvenez-vous, Monsieur le président, de Jennifer Jones dans La Folle Ingénue? En hommage sans doute au cher et grand Lubitsch, Mme Najat Vallaud-Belkacem semble aspirer à jouer le rôle d’une Dédaigneuse Ingénue. C’est que son projet suscite déjà, et à droite et à gauche, une opposition farouche.

 

On peut comprendre cette levée de boucliers. Il y a encore quelques années, l’exception culturelle française était sur toutes les lèvres. Cette exception culturelle plongeait ses racines dans le latin et le grec. Non seulement notre littérature entière sort d’Homère et de Sophocle, de Virgile et d’Horace, mais la langue dont nous nous servons pour parler de la science, de la technique, de la médecine perdrait tout son sens et deviendrait opaque sans une référence constante aux racines grecques et latines. Le français occupe déjà aujourd’hui dans le monde une place plus restreinte qu’hier. Couper notre langue de ses racines grecques et latines serait la condamner de propos délibéré à une mort programmée.

 

Mettre en vigueur le projet de réforme de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ce serait menacer toute la partie peut-être la plus brillante de notre littérature. Montaigne et Rabelais deviendraient vite illisibles. Corneille, Racine, La Fontaine, Bossuet changeraient aussitôt de statut et seraient difficiles à comprendre. Ronsard, Du Bellay, Chateaubriand, Giroudoux ou Anouilh — sans même parler de James Joyce — tomberaient dans une trappe si nous n’apprenions plus dès l’enfance les aventures d’Ulysse aux mille ruses, si nous ignorions, par malheur, qu’Andromaque est la femme d’Hector, l’adversaire malheureux d’Achille dans la guerre de Troie, si nous nous écartions de cette Rome et de cette Grèce à qui, vous le savez bien, nous devons presque tout.

 

Les Anglais tiennent à Shakespeare, les Allemands tiennent à Goethe, les Espagnols à Cervantès, les Portugais à Camõens, les Italiens à Dante et les Russes à Tolstoï. Nous sommes les enfants d’Homère et de Virgile — et nous nous détournerions d’eux ! Les angoisses de Cassandre ou d’Iphigénie, les malheurs de Priam, le rire en larmes d’Andromaque, les aventures de Thésée entre Phèdre et Ariane, la passion de Didon pour Énée font partie de notre héritage au même titre que le vase de Soissons, que la poule au pot d’Henri IV, que les discours de Robespierre ou de Danton, que Pasteur ou que Clemenceau.

 

JEAN D'ORMESSON,

Le 8 mai 2015.

 

 

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Pascal Bruckner : les nouveaux programmes d'histoire ou ... l'effacement de la France

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Lettre ouverte à Mme Najat Vallaud-Belkacem, Ministre de l'Éducation Nationale. Marseille, quartiers Nord, le 30 novembre 2015, Charlotte Magris.

Madame la Ministre,


Je vous écris cette lettre parce que ma colère d'enseignante m'empêche de vivre, et pire encore, de travailler.


La crise de l'Education Nationale en France n'est plus un mystère pour personne. Si l'école est au bord du gouffre aujourd'hui c'est que s'y télescopent plusieurs crises profondes que notre société et notre monde traversent depuis quelques décennies déjà. Crises économique, sociale, politique, morale, identitaire... dont l'école devient la caisse de résonance, il serait vain et bien trop facile d'incriminer un coupable. Nous en sommes tous responsables, chacun à notre niveau.


Je ne remets en question ni votre engagement personnel ni votre éthique professionnelle.


Mais vous êtes Ministre, vous détenez donc l'autorité politique à ce jour en matière d'Education Nationale en France, et vous en êtes responsable devant le Parlement et face aux citoyens.


Je me demande si vous connaissez la réalité de l'enseignement en France aujourd'hui. J'aimerais tant vous inviter à venir dans l'école où je travaille, mais sans caméra ni micro, sans discours ni compte-rendu sur les réseaux sociaux.


Au petit matin nous pourrions déplacer ensemble la grosse pierre qui ferme la porte d'entrée de l'école depuis que la serrure a été forcée une fois de trop. Nous pourrions passer ensemble une délicieuse matinée dans notre classe à la douillette température de 13°. Nous ferions bien attention de ne pas nous prendre les pieds dans les trous tout à fait ludiques qui égayent le revêtement au sol et qui nous rappellent que sous les dalles se trouve l'amiante. Avant de descendre à la récréation, nous aiderions les élèves à mettre écharpes et manteaux en veillant à ce que les lourds porte-manteaux déjà bien abîmés par le temps ne leur tombent pas sur la tête. Dans les escaliers, nous serions également là toutes les deux pour retenir l'une des grosses planches pointues qui menacent également de choir lamentablement sur les enfants, comme cela est déjà arrivé par deux fois. A 11h30, après nous être mouchées pour rester présentables, nous pourrions aller nous réchauffer ensemble dans la minuscule salle des maîtres. La vie étant bien faite, la panne définitive de notre frigo est compensée par le froid régnant dans nos locaux, et nous pourrions manger de la nourriture non avariée. Comme nous sommes des humains comme les autres, nous irions faire la queue devant l'unique toilette pour adulte de l'école, et ce sera très amusant puisqu'il n'y a pas de lumière à l'intérieur. À 13h20, nous repartirions pour une autre demi-journée, plus pimentée encore après la tumultueuse pause méridienne. La pause cantine vous promet en effet de nombreux conflits à régler quotidiennement sur votre temps de classe, puisque le taux d'encadrement municipal y est si bas qu'il permet aux enfants de défier les règles de l'école, souvent avec violence, malgré l'implication du personnel. À l'issue d'une si belle journée, nous serions reconnaissantes qu'aucun incident susceptible de déclencher un feu ne se soit produit dans cette école de construction Pailleron, qui brûle intégralement en sept minutes et dont l'alarme incendie dysfonctionne.


Vous l'avez peut-être deviné, je travaille dans une de ces zones dites prioritaires. Pardon, Prioritaires, avec un grand P.


Marseille, quartiers Nord. Une de ces écoles en décrépitude où les enseignants, assez souvent en état de survie psychique, ont pris l'habitude de trouver normales les conditions que nous imposons à nos élèves, même s'ils les trouveraient insupportables pour leurs propres enfants. Travailler à 38° les après-midi de juin et de septembre, à moins de 15° les matins de novembre, décembre, janvier et février. Avoir des fenêtres qui ne ferment pas, ou qui ne s'ouvrent pas, suivant la manière dont les années ont choisi d'imposer leurs marques. Savoir que l'expertise concernant la présence fort probable d'amiante dans nos locaux ne préoccupe personne, même si les faux-plafonds baillent et que les sols sont troués. Sentir le vent sur notre nuque, toutes fenêtres fermées. Ne pas pouvoir utiliser le gymnase, fermé pour vétusté avérée depuis des années. Devoir recouvrir nos murs lépreux, griffonnés par d'anciens élèves qui doivent aujourd'hui avoir notre âge, de grandes feuilles de couleur pour cacher la misère. Ne pas avoir assez de tables et de chaises dans sa classe pour pouvoir accueillir tous ses élèves, et donc bricoler en récupérant à gauche à droite, du mobilier dépareillé et plus ou moins fonctionnel.
Voir défiler au casse-pipe les collègues débutants.


Les collègues envoyés en remplacement pour les fameuses journées REP+ imposées par notre administration pour que nous puissions nous réunir en équipe vivent souvent l'enfer. Nos classes, élèves et matériel compris, explosent en plein vol. À tel point que les brigades de notre secteur ont envoyé un courrier à notre inspectrice pour préciser qu'ils refuseraient de venir travailler dans notre école. Les collègues débutants envoyés pour des remplacements plus longs ou titulaires à l'année dans nos écoles doivent eux aussi souffrir de s'entendre dire qu'il doivent dans un premier temps « faire le deuil du pédagogique », puisque l'urgence est d'abord de rétablir un semblant de cadre, d'ordre, et pourquoi pas de sérénité. Ils ne sont pourtant ni incompétents, ni lâches, ni avares de leur temps et de leur énergie. Ils sont juste balancés sans expérience ni formation adaptées dans les endroits où le métier d'enseignant est particulièrement difficile. Ceux qui s'en sortent, généralement au prix du deuil de leur vie privée, de leur sommeil, et bien souvent aussi de leur santé, sont rares et forcent l'admiration.


Arrêtons les effets d'annonces inutiles et les péroraisons sur les dernières controverses pédagogiques. Beaucoup de pistes doivent être réfléchies et débattues, mais arrêtons l'hypocrisie et assumons que sur deux points essentiels au moins nous faisons fausse route en toute connaissance de cause. Il y a deux manquements essentiels sur lesquels nos oeillères sont injustifiables :


1/ Nous devons proposer à chaque élève une école salubre et correctement équipée. Vous me direz que c'est l'affaire des Mairies, et je vous répondrai qu'alors si nous nous en arrêtons là nous devons être honnête et accepter que notre Education n'est plus Nationale. Depuis l'indigence si vétuste qu'elle vous insulte, jusqu'au confort esthétique confinant à la débauche technologique, nous autres enseignants savons bien à quel point d'une école à l'autre vous changez de monde. Et la triste réalité, forcément amère pour ceux qui veulent croire encore à l'école républicaine, c'est
que le quotidien scolaire de nos élèves est dépendant des montants perçus et alloués par les services municipaux de leur quartier. En d'autres termes, dépendante du niveau de vie de leurs parents. Tu es pauvre, tu as une école de m..., tu es riche, tu as une belle école. En tant que citoyenne et en tant qu'enseignante, j'ai honte.
2/ Nous devons mettre en poste dans les écoles les plus difficiles de vraies équipes, des équipes stables formées autour d'enseignants expérimentés et volontaires. Tant que nous feindrons de considérer le contraire comme normal, nous continuerons de sacrifier des générations d'enfants, augmentant l'échec scolaire et fabriquant des délinquants, en même temps que nous épuiserons et dégoûterons encore plus les collègues qui entrent dans le métier. Evidemment, tous les collègues débutants ne sont pas dépassés, tous ne rêvent pas de changer de quartier, et certains parviennent à trouver leur posture et leurs outils même dans un tel contexte. Mais il est clair que dans l'ensemble, débuter en tant qu'enseignant aujourd'hui est souvent synonyme de zone dite sensible, et de souffrance. Souffrance dont pâtissent les élèves, les collègues et leur vocation.


Dans les quartiers reconnus comme prioritaires en terme de besoins éducatifs, il est injustifiable d'imposer aux élèves des locaux insalubres, sous-dotés, et des équipes flottantes où souvent les enseignants débutants, dépassés, se sentent seuls et subissent leur affectation en attendant mieux.


Je nous accuse d'aggraver les inégalités sociales. Je nous accuse de produire sciemment de l'échec scolaire et des délinquants. Je nous accuse de jouer avec la santé des enfants des classes sociales les moins favorisées.


Je respecte trop mes élèves et leurs parents pour trouver cela normal.


Je sais que ces deux axes font partie des priorités affichées de votre politique. Mais depuis le terrain, les discours et les tweets ne nous apportent rien, et les mesures prises ou annoncées ne sont que des cautères sur une jambe de bois, quand elles n'aggravent pas une situation déjà dramatique.


Je terminerai en vous citant. Vous avez clos votre discours sur la grande pauvreté (séminaire de formation en vue de la mise en œuvre des recommandations du rapport de J.P. Delahaye Grande pauvreté et réussite scolaire, le mercredi 14 octobre 2015) par la question suivante : « Ce que je fais, cela permettra-t-il à chacun de nos élèves de devenir des citoyens à part entière de la République Française ? »


Clairement, aujourd'hui, la réponse est non. Dans une société déjà malade et en crise, une éducation injuste et défaillante nous promet des lendemains difficiles. Nous nourrissons la menace d'une explosion violente et dramatique de la cohésion sociale et du sens même de la citoyenneté dans notre pays.


Je vous prie de croire en l'assurance de mes sentiments respectueux.


C.Magri Enseignante, Marseille Nord.

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